Accueil > Recherche


De la sénescence chez les mammifères : entretien avec Jean-François Lemaitre

Share |

Portrait de LabEx

Jean-François Lemaitre, chercheur dans l’équipe « Biodémographie évolutive » au laboratoire de Biométrie et Biologie évolutive et membre du comité de pilotage d’ECOFECT, nous éclaire sur son métier de biologiste de l’évolution et ses études sur le vieillissement...


Vous êtes biologiste de l’évolution. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre métier ?

Outre les activités classiques du chercheur telles que participer à des colloques, encadrer des étudiants, etc., l’autre partie du temps est consacrée au terrain et à l’analyse des données recueillies. Le travail sur le terrain prend du temps. Il consiste à capturer des individus, faire des mesures, prélever des échantillons. L’immersion dans la nature peut aller de quelques jours à plusieurs semaines selon l’animal étudié et le type de données à récolter.

Quels sont vos sujets d’étude ?
J’étudie principalement la sénescence et sa variabilité entre les espèces, les populations et au niveau individuel chez les mammifères.

De quoi s’agit-il exactement ?
La sénescence correspond au déclin des performances avec l’âge. Ce terme « performance » peut englober de nombreux traits comme la survie, le succès reproducteur ou les fonctions immunitaires. Chacun de ces traits peut, selon les espèces, les individus, commencer à décliner plus ou moins tôt et avec une intensité plus ou moins forte.

Sur quels animaux portent vos études ?
Mes études interspécifiques sont réalisées à partir de bases de données. Au niveau individuel, je travaille principalement sur le chevreuil grâce à un partenariat avec l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) nous permettant d’avoir accès à deux populations de chevreuils où les individus sont suivis depuis environ 40 ans. On dispose ainsi des trajectoires des individus marqués dès la naissance (faon) ou à partir de huit mois. Tous les ans, des sessions de capture sont réalisées et des analyses morphométriques et des prises de sang sont effectuées.
Ces deux populations se situent dans des milieux écologiques contrastés. Les conditions écologiques de la population de Chizé dans les Deux-Sèvres sont plus rudes que celle de la population de Trois Fontaines dans la Marne où les individus bénéficient de ressources de meilleure qualité. Cette variabilité environnementale est très intéressante lorsqu’on s'intéresse au rôle que peut jouer l’environnement sur le processus de sénescence.

Quel en est l'enjeu pour la société ?
Le vieillissement est une problématique majeure à l’heure actuelle. Chez l’homme, il est très difficile de recueillir des données de la naissance à la mort des individus. Chez le chevreuil, la situation est différente, la population est fermée et les pointages ainsi que les mesures individuelles ont lieu tout au long de la vie. Il s’agit également de gros mammifères, longévifs, relativement proches des primates en terme de biologie. De plus, le fait de disposer de deux populations est, en termes de suivi longitudinal de populations naturelles de mammifères, unique au monde.
Les études menées en milieu naturel peuvent donner des pistes de réflexion pour comprendre certains résultats observés en clinique, comme par exemple avec les molécules ayant pour but de ralentir le vieillissement et qui montrent régulièrement des effets sexes-spécifiques. Les mâles et les femelles sont soumis dans la nature à des pressions de sélection très distinctes dont les conséquences se traduisent souvent en termes de vieillissement différentiel entre les sexes. Les études menées en milieu naturel offrent donc un angle particulièrement pertinent pour comprendre pourquoi mâles et femelles ne vieillissent pas de façon identique.
De la même manière, les conditions environnementales qu’on rencontre lors des premières années de vie peuvent avoir des effets « retard » sur le vieillissement des individus. Tester et comprendre la nature de ces relations restent à l’heure actuelle compliqués chez l’homme.

Quels liens avec les maladies infectieuses et les thématiques du LabEx ECOFECT ?

Comprendre en quoi le déclin du système immunitaire avec l’âge peut être responsable du déclin des probabilités de survie et de reproduction est fondamental pour mieux comprendre la complexité du vieillissement. Chez les mammifères, la sénescence s’explique notamment par un compromis d’allocation d’énergie entre la croissance, la reproduction et la maintenance des fonctions vitales. Le système immunitaire joue un rôle important dans les relations entre ces grandes fonctions mais de nombreuses questions restent en suspens. Est-ce que l’allocation d’énergie à la croissance d’abord, puis à la reproduction ensuite, va fortement impacter l’immunocompétence des individus, leur capacité à se défendre contre des pathogènes à l’âge adulte ? Une reproduction précoce diminuerait-elle nos défenses immunitaires ? Cela serait-il sous-jacent à la diminution de la survie à un âge plus avancé ?

Depuis le début de l’année, vous faites partie du comité de pilotage d’ECOFECT. Que vous apporte le LabEx ?
ECOFECT me permet de m’ouvrir à des disciplines pour lesquelles je ne suis pas familier et de participer à des échanges scientifiques particulièrement intéressants. En outre, la sénescence est un processus complexe qui nécessite une approche intégrative. L’environnement « écofectien » est donc particulièrement adapté à l’enrichissement de mes recherches.

Qu’est-ce qui vous anime dans votre métier de chercheur ?
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de construire mon propre cheminement intellectuel pour essayer d’apporter des réponses à un problème. Rencontrer et collaborer avec des chercheurs d’horizons parfois très différents est également pour moi particulièrement excitant.





Thématique : Portrait de LabEx