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« Notre rôle : objectiver le débat public sur les tours »

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Portrait de LabEx

Directeur de l’Institut de recherche géographique à l’Université Lyon 2 et membre du laboratoire EVS, Manuel Appert pilote le projet « Skyline »*, porté par le labEx IMU. Ce passionné d’urbanisme explore les enjeux sociaux et paysagers du retour des tours à Paris, Lyon et Londres. **Définition « Skyline » : ligne d’horizon, panorama urbain

Vous travaillez sur le retour des tours dans nos villes. Pourquoi cet urbanisme revient-il en Europe?
Depuis 2000, les tours se multiplient : à Barcelone, Vienne, Rotterdam, … Londres compte près de 330 projets en cours, dont 85% de tours résidentielles. En France, beaucoup de programmes sont dans les cartons. Pour les acteurs publics, cet urbanisme est une réponse au développement durable, à l’exigence de densification urbaine et à la crise du logement. Selon les porteurs de projets, il s’agit de concentrer bureaux et logements, pour limiter les déplacements. Les tours sont aussi utilisées comme des marqueurs de la régénération urbaine : comme les musées aux formes originales, elles servent de signal annonciateur de la transformation urbaine.

Sur quoi portent vos travaux ?

Nous nous intéressons aux conflits que suscite cet urbanisme vertical entre aspirations locales et intérêts métropolitains. En réalité, la construction d’une tour répond d’abord à une finalité économique et financière. La population n’y a pas un intérêt direct. De nombreux arguments mis en avant par les collectivités et les promoteurs immobiliers se révèlent ainsi contestables.

Par exemple ?
Il est faux d’affirmer qu’une tour présente la meilleure densité au m2. Une architecture haussmannienne présentera une densité identique pour une même emprise au sol. Autre contre-vérité, une tour n’est pas « durable », elle se révèle au contraire très consommatrice d’énergie. De même, alors que la tour est présentée comme une solution à la crise du logement, on constate que loyers et prix proposés sont très souvent « inabordables ».

Quel est l’enjeu de vos recherches ?
Décrypter les discours pour objectiver le débat public. Nous voulons apporter des savoirs complémentaires aux praticiens, architectes, associations. Les aider à « étoffer leur expertise » pour éclairer leurs décisions.

Un cas concret sur lequel vous avez travaillé ?
Londres et son projet post olympique dans le quartier de Stratford. Nous avons constaté un grand décalage entre le discours municipal et la réalité ! La Ville parle d’améliorer le cadre de vie pour les habitants d’un quartier en grande difficulté. On assiste plutôt à une « gentrification organisée ». En fait, les promoteurs immobiliers ont bénéficié de terrains à très bas coût, sur lesquels ils ont construit des tours à destination de la classe aisée ou d’investisseurs étrangers.
Il faut dire qu’en Angleterre, l’urbanisme est beaucoup plus souple qu’en France. Peu dotées en fonds publics, les collectivités locales dépendent des fonds privés levés auprès des promoteurs. Aucun nouveau logement social n’a été construit à Londres depuis 2000 ! En France, les marges de manœuvres collectives sont plus importantes.

En quoi consiste le programme « Skyline » ?
Il s’agit d’analyser les enjeux paysagers des tours dans les villes européennes. Déployé sur 2013-2016, c’est l’un des plus importants projets de recherche sur ce thème jamais mené. Notre objectif est d’alimenter en connaissances et outils, les praticiens, les chercheurs et la société civile sur ces questions en travaillant de façon collaborative.

Quelles actions menez-vous dans ce cadre ?
Nous réalisons par exemple un diagnostic européen de toutes les réglementations paysagères existantes ; nous comparons aussi les stratégies des promoteurs des tours (en termes de localisation, de tarification). Ou encore, nous mettons au point avec le laboratoire LIRIS, une appli mobile géolocalisée et des outils de visualisation 3D qui donneront à voir l’impact paysager des tours.

Comment le paysage urbain est-il appréhendé en France?
Chez nous, ce n’est pas une préoccupation forte. Les dossiers de permis de construire comportent peu d’illustrations de la future tour. Au Royaume-Uni, des dizaines d’illustrations géo-référencées sont nécessaires ! Mais au final, dans les deux pays, on fait peu de cas des perceptions du citoyen. Il faut ainsi « ré-humaniser » le paysage ; mettre en place auprès de l’usager des protocoles d’enquêtes clairs et précis.
Que vous apporte le LabEX IMU ? C’est le sponsor scientifique et financier de Skyline. L’IMU donne de l’ampleur à notre projet. Il facilite les collaborations entre sciences humaines et sciences dites « dures ». Par exemple, nous avons pu créer des indicateurs de visibilité 3D, grâce à l’open data du Grand Lyon.

D’où vous vient cette passion pour les tours ?
Difficile à dire, mais une chose est sûre : mon objet de recherche me fascine ! Une image me revient : vers 5 ans, j’accompagnais ma mère à la bibliothèque et je restais des heures, plongé dans l’Encyclopedia Britannica. Je regardais les photos de tours à Londres et les cheminées des villes industrielles des années 70.

Propos recueillis par Caroline Hamon.
Crédit photo Manuel Appert


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IMU (Intelligences des Mondes Urbains)

 
Le Laboratoire d’excellence « Intelligences des mondes urbains » est un dispositif de recherche et d’expérimentation unique sur la ville, l’urbain et l’urbanisation passée, présente et future.

Le LabEx regroupe 500 chercheurs issus de 28 laboratoires, représentant 29 disciplines scientifiques.
6 axes de recherche
ont été définis : récits, numérisation, projections ; résilience, risque, sécurité, vulnérabilité, santé ; ingénieries, savoirs, créations ; société, temporalité, modes de vie, normes ; environnement, nature, écotechnologie ; urbanisation, capitalisme, mondialisation.
http://imu.universite-lyon.fr/