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A la rencontre de Jean Pierre Cloarec

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La science en conscience : recherche et questionnement thique

Chimiste, matre de confrences lEcole Centrale Lyon, dans lquipe de "chimie et nanobiotechnologies" de lInstitut des Nanotechnologies de Lyon, Jean-Pierre Cloarec est un chercheur qui se proccupe des liens entre les sciences et la socit. Cest aussi un mdiateur dans lme qui ne refuse jamais de dbattre des sciences. Isabelle Forestier, charge de communication du service Science et Socit l'a rencontr.

Sur quoi portent vos recherches ?

J’étudie la manière de modifier des surfaces de matériaux pour les rendre aptes à reconnaître des molécules chimiques ou biologiques. Ces travaux ont des applications dans les domaines de la recherche biomédicale, ou des technologies de l’information (électronique, photonique…)*. Plus fondamentalement, j’étudie la façon dont se comportent les molécules à l’interface entre un solide et un liquide. Concrètement, grâce à ces recherches, on peut, par exemple, déterminer un groupe sanguin en ne prélevant qu’une quantité infime de sang au patient.

Vous travaillez avec d'autres chercheurs partenaires sur les impacts sociétaux de certaines découvertes ou applications de la recherche. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette démarche ?

C’est un axe de recherche que nous animons avec l’Université de Sherbrooke (Canada), au travers du Laboratoire International Associé en Nanotechnologies et Nanosystèmes, un laboratoire CNRS franco-québécois dont nous sommes fondateurs et animateurs. Ce laboratoire a développé un dispositif d’échanges scientifiques et technologiques entre la France et le Canada, il comporte cinq volets d’étude. L’un d’entre eux s’intitule « Innovations en nanotechnologies : Éthique, usages et sociétés ». Dans ce cadre, et en ayant une approche interdisciplinaire, nous réfléchissons avec une communauté de chercheurs aux enjeux éthiques liés à nos travaux.

Je travaille dans un laboratoire dédié aux technologies de l’information, ces technologies ont des impacts ! Des impacts sur lesquels les chercheurs ne s’interrogent pas toujours. On ne crée pas de nouveaux outils sans impacts, je trouve important de réfléchir à leurs possibles incidences, positives comme négatives sur la société. Et nous pouvons aussi amener les gens à se poser des questions à ce sujet.

Dans le cadre des manifestations organisées par le service Science et Société à l’occasion de l’année de la chimie, vous avez récemment reçu dans votre laboratoire un groupe de personnes curieuses de découvrir vos activités. Quel est pour vous le sens de ces actions envers le grand public ? Que vous apportent-elles ?


Discuter avec des citoyens pour comprendre comment ils vivent la science me paraît important. Pas simplement pour expliquer nos recherches, mais aussi pour bien comprendre comment les gens les perçoivent, les envisagent. Idéalement, il faut que ces rencontres soient l’occasion d’un réel échange. Il est intéressant pour nous d’en savoir plus sur les rapports du public à la science et aux objets techniques. L’idée n’est pas de polémiquer sans fin sur les sujets qui fâchent, d’adopter une posture moralisatrice ou scientiste, mais d’entamer une discussion, ne serait-ce que pour comprendre différents points de vue, et ce qui les justifie.

Cela permet de s’élever au-dessus d’un débat d’opinions, de prendre du recul.

Les échanges avec des publics divers - le grand public, mais aussi mes élèves ingénieurs, ou encore d’autres chercheurs de ma discipline ou d’autres domaines de recherche - constituent pour moi une sorte de formation permanente. J’essaie d’être dans le dialogue, prêt à me poser des questions, et pas seulement dans une position pédagogique d’explication de mes travaux.

Comment abordez-vous vos sujets de recherche, parlez-vous de cas concrets ?

Oui, j’essaie de lancer la discussion à partir d’exemples qui peuvent toucher les gens.

Je prends souvent l'exemple des analyses de sang. Les technologies que je développe permettent de détecter des molécules signalant l’émergence de maladies à partir d’infimes quantités de sang. L’intérêt de ces appareils très sensibles et peu invasifs est évident quand il est possible de ne prélever que très peu de sang, chez les nourrissons par exemple.

Mais des outils technologiques capables d’atteindre de tels objectifs posent question. Si on peut indiquer à quelqu’un qu’il présente une maladie génétique, pas encore déclarée mais potentiellement invalidante, on doit aussi s’interroger sur la gestion de la confidentialité de cette information dans notre système de santé. Que faire notamment vis-à-vis des assurances ? Comment gérer le secret médical ?
Autre exemple d’impact : il devient possible de stocker son patrimoine génétique sur son smartphone et d’être informé en temps réel de l’évolution des connaissances médicales sur les pathologies potentiellement liées à ce patrimoine Cette application peut sauver des vies mais aussi créer des peurs inutiles, la recherche en génétique évoluant très vite.
Cela pose la question de la gouvernance : qui décide comment on fait la science et à quoi elle doit servir ?


Quel est le retour des publics lors de ces rencontres ? Sont-ils conscients des incidences de la recherche sur leur vie quotidienne et les changements dans la société ? Quelles questions vous posent-ils ?

Oui absolument ils en sont très conscients. Même si les gens qui viennent dans ces rencontres se sentent déjà concernés par la thématique. Mais nous sommes là aussi pour écouter les questions qui sont nombreuses ! Elles portent en partie sur les nanotechnologies, mais très vite elles deviennent plus générales sur la recherche. On nous demande : « Comment travaillez-vous ? Quel est votre rapport aux financements ? Comment la science se fait-elle dans un laboratoire ? » On ne peut pas donner de réponse universelle, mais on parle de notre expérience.

Parfois les échanges sont vifs. Je me souviens de réactions très violentes au cours du débat public sur les nanotechnologies auquel j'avais participé. Mais de vraies questions ont été posées pendant ce débat, des questions très pertinentes. En tant que chercheurs, nous avons besoin que ces questions émergent. Nous avons l’habitude dans notre métier d’être en discussion perpétuelle entre scientifiques. Nous ne sommes pas toujours d’accord avec nos collègues sur l’interprétation des résultats. La science c’est d’abord gérer de manière pacifique des positions en désaccord pour tenter d’obtenir, au final, un consensus fécond.

Que pensez-vous que le service Science et Société puisse vous apporter dans vos relations avec les publics ?


Nous avons besoin que soient organisés les cadres dans lesquels on peut rencontrer des publics divers. Il faut des personnes qui construisent des passerelles entre le grand public et les chercheurs, des médiateurs capables de créer des liens entre des univers différents. Et puis je vais probablement grâce à vous rencontrer d’autres chercheurs !

Je pense aussi que vous avez un rôle à jouer pour aider à ce que nos projets de médiation soient mieux reconnus dans nos carrières.

Chercheur est le plus beau métier du monde ! Nous gardons une forme de liberté mais nous devons continuer ces actions de communication et médiation des sciences. Il me semble que nous sommes dépositaires d’une tradition de questionnement, une démarche intellectuelle qu'il s'agit de transmettre.


*Cf. article sur le laboratoire dans cette même newsletter

Thématique : Culture scientifique et humanits