Accueil > Sciences & Société


Génétique : réalités et inquiétudes

Share |

Le 23 novembre 2011, l’Université de Lyon proposait, dans le cadre des rencontres « Et si on en parlait ? », un café « sciences et images » sur le thème « Addictions, sexualité, obésité... Une affaire de gènes ? ». Animée par Frédéric Flamant, biologiste à l’Institut de Génomique Fonctionnelle de Lyon, et Marion Le Bidan, doctorante en philosophie (Université Jean Moulin Lyon 3), la rencontre a permis de mieux comprendre la part d’influence de nos gènes sur nos comportements et notre identité. Les intervenants ont également abordé les risques de déformation des connaissances scientifiques par les médias, les politiques… au profit d’une vision « fataliste » et un peu simpliste de l’humain.

En science, il n’existe pas « un gène de… »

Pour bien comprendre le fonctionnement de nos quelques 22 000 gènes, un préambule technique et historique s’imposait.

Le biologiste rappelle que le gène est un « fragment de molécule d’ADN », porté par le chromosome dans nos cellules. Il est composé d’une « séquence de nucléotides », soit de quatre sortes de molécules organiques : les fameuses lettres AGTC (pour adénine, guanine, thymine et cytosine). En modifiant cette séquence, on peut faire muter le gène et déterminer ainsi sa fonction exacte.  

 


Il s’agit ensuite de comprendre les lois sur la transmission des caractères héréditaires : les lois de Mendel. Découvertes en 1865 par l’Autrichien Johann Gregor Mendel,  ces lois constituent la base de la génétique moderne.  Elles permettent notamment d’expliciter un élément fondamental : les allèles. «Les allèles sont les différentes versions des gènes», précise Frédéric Flamant.

Chaque gène est donc représenté par deux allèles, qui peuvent être  dominants ou récessifs. On  appelle « dominants » les allèles qui s’expriment et ont une influence sur l’ensemble des caractéristiques observables d’un individu : apparence physique, fonctionnement physiologique, comportement etc.  Soit le phénotype, en langage scientifique.

 Ainsi, deux individus peuvent avoir le même gène, mais si leurs allèles ne s’expriment pas de la même façon – ils n’ont pas les mêmes allèles dominants – alors ces individus seront différents. En ce sens, «l’aspect des gens ne nous renseigne pas directement sur leur patrimoine génétique».

 


Frédéric Flamant brosse le portrait des recherches en génétique. Il souligne l’impossibilité de reproduire des expériences visant à découvrir un « gène de l’alcoolisme » ou un « gène de la taille », du fait de la complexité de notre patrimoine génétique. Il passe enfin en revue l’évolution d’une génétique moléculaire à une génétique génomique – qui étudie l’ensemble des gènes – les premières expériences de séquençage du génome humain (1) et leur importante marge d’erreur malgré un coût exorbitant (3 milliards de dollars pour décrypter 3 milliards de nucléotides !). Pour le biologiste, il est temps d’entamer le débat avec le public.

 


La génétique ne permet pas de prédire nos actions ou modes de vie

Qui dit génétique dit déterminisme biologique. Mais qu’est-ce que le déterminisme ? « Un concept compliqué », selon Frédéric Flamant, qui suppose que les gènes indiquent une direction. Toutefois, la variabilité de l’espèce humaine et animale – soit le fait qu’ « il n’existe pas dans le monde vivant deux individus [ou animaux] rigoureusement identiques » – ne permet pas de prouver que la présence de tel gène induise tel comportement ou aspect  physique. Car, « la reproduction n’est pas parfaitement conforme. [Si elle l’était], tous les organismes appartenant à une même lignée, c'est-à-dire descendant d'un même parent, seraient identiques entre eux et identiques à leur ascendant commun ».

« Ce n’est toujours qu’a posteriori qu’on pourra éventuellement expliquer un comportement ou un état mental par notre génotype », renchérit Marion Le Bidan. Et non l’inverse. De même pour les traits physiques : une fois adulte, on se reconnaît dans nos photos d’enfant. Pourtant, personne n’aurait pu prévoir notre apparence d’adulte, insiste le biologiste. La génétique ne permettant pas de prédire nos actions ou modes de vie, on ne peut évoquer que des prédispositions ou facteurs de risques, soit «des concepts très flous». Pour bien se faire comprendre, Frédéric Flamant compare génétique et météo :

 


De son côté, la philosophe souligne qu’avant de parler de déterminisme, on parlait d’hérédité. Une notion qui a conduit, à certaines périodes, à des politiques radicales qui choquent avec le recul de l’histoire. Par exemple, les États-Unis ont, dans certains États, mené des politiques de stérilisation forcée des « faibles d’esprit », au début du XXe siècle (2). A l’époque, on croyait en effet que ce qui était héréditaire venait « de l’intérieur » (sans encore utiliser le concept de gènes), et que l’on pourrait « améliorer biologiquement » la population. Ces théories eugénistes ont conduit à vouloir empêcher les arriérés mentaux de se reproduire. Or, l'expérience a démontré que l'arriération mentale n'était que très rarement héréditaire. De telles politiques eugénistes ont toutefois été menées dans d’autres pays à la même époque et systématisées par l’Allemagne nazie à partir  de 1933. L’histoire du XXe siècle rend cruciale la compréhension des enjeux et  la diffusion des connaissances  scientifiques.

Pour mieux comprendre, Marion Le Bidan revient sur la différence entre déterminisme et fatalité :

 


« Distinguer les études sérieuses »

Après un détour par les applications et dérives  de la génétique – médecine préventive, diagnostics permettant aux assurances américaines de trier leurs clients selon leurs facteurs de risques, eugénisme … – Marion Le Bidan propose au public d’étudier des coupures de presse afin de comprendre comment les journalistes rendent compte des découvertes scientifiques.  Force est de constater que titres accrocheurs et révélations tentent souvent de pallier le manque de contenu scientifique. « Quand il s’agit de génétique, le langage des médias est soit très flou, soit catégorique et donc scientifiquement faux », analyse la philosophe. Pour sa part, Frédéric Flamant rappelle que dans tous les cas, on ne peut se fier aux résultats d’une seule étude.

 


Les études scientifiques peuvent  d’ailleurs être sujettes à caution. Car, comme le pointe le biologiste, leurs résultats et leur publication dépendent parfois de leurs sources de financement ou des éventuels conflits d’intérêts des signataires. La trentaine de participants déplore cette opacité et s’inquiète de cette tendance à vouloir trouver une explication biologique à chacun de nos comportements : obésité, alcoolisme, pédophilie, civisme, homosexualité…  Quid des facteurs sociaux ou environnementaux ?

« En rendant biologiques les causes des comportements déviants, les pouvoirs publics auraient une bonne raison de ne plus s’impliquer dans le financement de programmes d’aide. II faut distinguer les études sérieuses et ne pas confondre corrélation et causalité » (3), insiste Marion Le Bidan. Porteuse d’espoir, la génétique soulève bien des questions d’éthique. A la société et aux instances représentatives de fixer des cadres aux chercheurs. Citoyens également, ces  derniers se doivent d’expliquer leurs travaux et d’entreprendre un travail de médiation auprès du grand public. Un défi réussi par Marion Le Bidan et Frédéric Flamant ce soir-là.

Coraline BERTRAND

(1) Le génome est l’ensemble du matériel génétique, c'est-à-dire des molécules d'ADN, d'une cellule

(2)    Marion Le Bidan a raconté l’histoire de Carrie Buck, première « faible d’esprit » stérilisée de force dans l’Etat de Virginie. Sa plainte a conduit à un arrêt de la Cour Suprême : Buck vs Bell. (en anglais)

(3)    « (…) deux événements peuvent être corrélés (reliés) sans pour autant avoir des rapports de cause à effet. Par exemple, on ne meurt pas plus parce qu'on est dans un lit d'hôpital, mais on y est parce qu'on est malade, et quand on est malade la probabilité de mourir est plus grande. Il en va ainsi des corrélations délinquance et origine ethnique : même à supposer qu'elles soient vraies, elles ne démontrent pas le rapport de cause à effet ; il peut se faire que la pauvreté, voire la détresse, soient liées à des discriminations ethniques, c'est alors cette misère qui est une cause possible de délinquance. »  Hubert Krivine, maître de conférences honoraire à l'université Pierre-et-Marie-Curie. Texte consultable dans son intégralité sur le site du CNDP

Thématique : Culture scientifique et humanités