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Science-fiction et imaginaires du futur

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Rencontre avec l'historien des sciences Hugues Chabot

Historien des sciences, Hugues Chabot a attrapé très jeune le « virus de la science-fiction ». Devenu chercheur, il a fait de ce genre littéraire l’un de ses objets de recherche. Il s’intéresse notamment aux relations qu’entretiennent sciences et science-fiction. Dans cette interview, il apporte un éclairage sur ces relations et sur les imaginaires du futur qui transparaissent dans les différents récits.


Comment les sciences nourrissent-elles la science-fiction ?


Il y a tout un courant de science-fiction (la « hard science-fiction »), qui s’efforce d’être le plus fidèle possible aux connaissances scientifiques du moment. Dans la lignée de Jules Verne, qui peut être considéré comme l’un des pères fondateurs du genre, de nombreux écrivains vont s’inspirer des dernières avancées scientifiques et technologiques. Cependant, il ne faudrait surtout pas croire que la science nourrit la science-fiction uniquement du point de vue des contenus. Elle la nourrit aussi du point de vue des méthodes et des façons de raisonner. Comme l’a montré Maurice Renard dans son article « Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l'intelligence du progrès » (1909), l’écriture de science-fiction ressemble beaucoup à une démarche de type scientifique.
 
 


Comment les différentes générations d’auteurs de science-fiction se sont-elles représenté le futur ?

Dès les origines du genre, on trouve des messages d’alerte sur les dangers des nouvelles technologies. Mais, dans l’ensemble, jusque dans les années 60-70, la science-fiction est caractérisée par un certain optimisme vis-à-vis de l’avenir et une confiance dans les possibilités des sciences et des techniques.
Les années 70 introduisent une rupture assez importante, avec l’émergence d’une science-fiction qui interroge la notion de progrès, questionne la société de consommation et s’empare des premiers messages d’alerte écologique. Le film américain Soleil Vert réalisé par Richard Fleischer en 1973 dépeint ainsi un avenir lourd de menaces.

Dans les années 80, la science-fiction s’intéresse aux progrès technologiques récents de l’informatique et de la génétique, et à la façon dont les individus s’en emparent. C’est le courant dit « cyberpunk » qui intègre les messages d’alerte écologique de la génération précédente, tout en plaçant une certaine confiance dans les technologies émergentes, perçues comme des moyens d’acquérir de nouvelles formes de liberté.


Aujourd’hui, quel imaginaire du futur transparaît dans les ouvrages de science-fiction ?
 
Le constat que l’on peut faire, c’est qu’il est de plus en plus difficile de se projeter dans un avenir lointain. Les auteurs contemporains ont pour la plupart fait le deuil de la capacité de l’humanité à surmonter les difficultés, liées aux changements climatiques par exemple. Ce discours, qui commence tout juste à émerger dans l’opinion publique, est très présent dans les ouvrages de science-fiction. Il s’agit non plus d’alerter les lecteurs sur les dangers et les risques, mais plutôt de proposer des exemples d’adaptation, en rédigeant des fictions prospectives sociales et politiques. C’est ce que fait, par exemple, le romancier américain Kim Stanley Robinson dans Les quarante signes de la pluie.
 
 


Si la science nourrit la science-fiction, est-ce qu’en retour la science-fiction peut nourrir les sciences ?

Personnellement, je m’intéresse beaucoup à ce que chaque auteur véhicule comme image de la science et de la pratique quotidienne du chercheur. Et on s’aperçoit que, même si certaines représentations apparaissent inexactes ou biaisées, les textes de science-fiction ont une certaine cohérence interne. Il y a sans doute beaucoup de vocations scientifiques qui se construisent sur ces idées-là.
Par contre, il est peu probable que la science-fiction nourrisse les recherches en sciences dites dures, du point de vue des contenus. Mais ces récits – appréciés des étudiants et des chercheurs permettent sans doute un assouplissement de l’intelligence, par le jeu avec les hypothèses et l’ouverture à la spéculation. C’est l’interprétation que propose Jean-Marc Lévy-Leblond pour expliquer l’intérêt des scientifiques pour ce genre littéraire.
La science-fiction présente aussi de l’intérêt, dans la mesure où elle permet de révéler les désirs et fantasmes sous-jacents aux grandes explorations scientifiques et technologiques, comme le fantasme de la conscience libérée du corps dans le film Matrix par exemple. Elle nous éclaire ainsi sur le sens – le projet – des recherches en cours.
 
 

Enfin, dans la lignée de Mary Shelley [Frankenstein] et de H. G. Wells [La Machine à explorer le temps], la plupart des auteurs s’efforcent de pronostiquer l’impact des changements – sociaux, technologiques... – sur la société. Certaines fictions constituent de véritables expériences de pensée, qui valent aussi dans le champ des sciences humaines et sociales.




Propos recueillis et synthétisés par Nathalie FABRE

 

Thématique : Culture scientifique et humanités


Présentation

Hugues Chabot est maître de conférences en histoire des sciences à l’Université Claude Bernard Lyon 1. Il fait partie du S2HEP, un laboratoire de recherche en didactique, histoire et épistémologie des sciences. Ses recherches portent notamment sur les représentations sociales de l’activité scientifique qui circulent entre sphère scientifique et sphère publique, à travers la littérature de science-fiction.

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