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« Si un arbre peut pousser ici, je peux vivre là »

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Retour sur une balade urbaine dans la Vallée de la Chimie

Le 18 juin dernier, l’Université de Lyon organisait une balade urbaine dans la Vallée de la Chimie, avec pour guide François Duchêne, chercheur spécialiste des risques industriels au laboratoire R.I.V.E.S (Recherches Interdisciplinaires Ville, Espace, Société) de l’École Nationale des Travaux Publics de l’État (ENTPE). L’occasion pour les participants de découvrir un territoire proche mais méconnu.

Couloir ou Vallée de la Chimie ? En guise d’introduction, François Duchêne fait le point sur les évolutions sémantiques des lieux. Il a fallu près d’un demi-siècle – de l’après-guerre aux années 1990 – pour voir le terme "Couloir de la Chimie" remplacé par celui de "Vallée de la Chimie", explique le guide. Une évolution plus que symbolique car s’est imposée l’idée selon laquelle « un couloir, on y passe. Une vallée, on y vit ». Entre-temps, nous avons évolué « d’un aménagement du territoire organisé par l’Etat à un aménagement du territoire partagé et réapproprié par les élus locaux », rappelle le chercheur.

 

 

 

Aujourd’hui, la Vallée de la Chimie regroupe 14 établissements chimiques, pétrochimiques et pétroliers sur cinq communes : Lyon 7ème, Saint-Fons, Pierre-Bénite, Feyzin et Solaize. Classés SEVESO* seuil haut, ces derniers ont dû obtenir une autorisation administrative pour produire, car leur activité est potentiellement à hauts risques. La Vallée compte également trois centres de recherche, dépendants d’Arkema, de Rhodia et de l’Institut Français du Pétrole. Enfin, on y trouve les technopôles de l’ENS de Lyon et de l’Université Claude Bernard Lyon 1, « points de rencontre entre recherche et production ».

Le territoire est divisé, avec d’un côté, les biotechnologies ou la pharmacie – soit la partie high-tech de la Vallée –, et de l’autre des installations lourdes et plus polluantes. François Duchêne cite notamment les dépôts pétroliers du port Édouard Herriot, à Lyon. « Certains élus locaux aimeraient s’en débarrasser. Mais pour les mettre où ? Ils font la richesse du port et de son concessionnaire, la Compagnie nationale du Rhône (CNR).»

 

 

 

L’évocation de cette chimie polluante permet de rappeler que l’histoire de la Vallée n’est pas exempte d’accidents industriels : l’explosion de la raffinerie de Feyzin en 1966 ou le grave incendie d’un dépôt pétrolier au port Édouard Herriot, en 1987. Depuis, le nombre de dépôts pétroliers a d’ailleurs été réduit. Face aux risques et aux questions économiques ou environnementales, la chimie évolue, s’adapte.

 

 

 

L’auditoire de François Duchêne – cadre, technicien, militants associatifs, retraitée…– s’inquiète alors des risques encourus par les habitants. S’ils sont bien réels, aucune fermeture de site n’est pour autant à l’ordre du jour. Au contraire, « les investissements sont continus pour évoluer vers une chimie "verte" et découvrir les produits de demain. Car, comme le rappelle les industriels : "la moitié des choses que l'on produira dans  dans dix ans n'existe pas encore"».

Rassurer la population

Histoire et avenir de la Vallée, réduction du budget des communes suite à la réforme de la taxe professionnelle, mondialisation, gestion des risques, relations entre habitants et industriels… François Duchêne répond à toutes les questions. À Saint-Fons, il évoque le passé industriel de la ville : paternalisme et cités ouvrières. À la fois un prolongement de l’usine, une prise en charge et une dépendance vis-à-vis de l’employeur.

 

 

 

Rebutés par le paysage et les nuisances, visibles ou imaginées, les participants se demandent comment vivre ici. « En faisant preuve d’une certaine "cécité paysagère"», explique François Duchêne. Concrètement, certains riverains refusent – plus ou moins inconsciemment – de voir et de penser les risques pour continuer à vivre en zone dangereuse. On parle aussi de « mistigris du risque » ou de « protection symbolique ».

 

 

 

Le chercheur cite le paysagiste Michel Corajoud, pour qui il faut massivement réimplanter du végétal dans la Vallée de la Chimie pour rassurer la population. "Si un arbre peut pousser ici, je peux vivre là", se diraient en somme les habitants. Une théorie globalement appliquée par les communes.

La balade prend fin autour d’un débat sur la fameuse notion de risque, qui a évolué dans le temps. En effet, au XIXe siècle, les industries s’étaient implantées loin de la ville. Or depuis, l’étalement urbain a créé une proximité géographique, source d’inquiétudes. Aujourd’hui, le risque se traduit par la peur de l’accident chez les professionnels, les nuisances quotidiennes pour les riverains ou encore la pollution selon l’une des participantes. Une interrogation émerge : comment habitants et industriels peuvent-ils continuer à cohabiter quand la population remet de plus en plus en cause leur présence ? Tout l’avenir de la Vallée de la Chimie consiste à y répondre.

Coraline BERTRAND

*Ce classement « concerne certaines installations classées pour la protection de l'environnement utilisant des substances ou des préparations dangereuses. Cette réglementation introduit deux seuils de classement : " Seveso seuil bas " et " Seveso seuil haut ". Dans le langage courant, lorsque l'on dit d'un site qu'il est classé Seveso, cela signifie qu'il est " Seveso seuil haut " »
Source : site Internet du SPIRAL (Secrétariat Permanent pour la Prévention des Pollutions Industrielles et des Risques dans l'Agglomération Lyonnaise)


Thématique : Culture scientifique et humanités, Chimie


En savoir plus

Architecte, urbaniste et géographe, François Duchêne, s’est toujours intéressé au milieu ouvrier, aux lieux de travail et leur rapport à la ville. Au sein du laboratoire R.I.V.E.S de l’ENTPE, il travaille sur les risques naturels et industriels depuis 1995.

Il avoue avoir toujours été « frappé par le paradoxe entre la perception de la ville et de l’industrie par les habitants ». Et précise : « je ne suis pas là pour convaincre des bienfaits de l’industrie mais j’ai envie de rappeler qu’en milieu urbain, elle nourrit la ville, lui apporte des capitaux et participe à son identité ».

En 2000, il publie avec Thierry Coanus et Emmanuel Martinais, une importante recherche – La ville inquiète* – qui analyse la question des risques d’un point de vue social. Une approche relativement novatrice.

François Duchêne a beaucoup étudié les cités ouvrières. Notamment les cantonnements réhabilités dédiés aux travailleurs migrants à Roussillon, Péage-en-Roussillon et Salaise-sur-Sanne, dans l’Isère. Une recherche qui a donné lieu à une exposition organisée avec l’appui du Conseil général de l’Isère et du Musée de la viscose d’Échirolles. Itinérante, elle a connu un fort succès. Particulièrement auprès des descendants de migrants, des anciens des cantonnements et des enseignants.

La mission du chercheur ? « Prendre son temps, donner des pistes… même si on ne sait pas toujours ce qu’on cherche ! »

Référence bibliographique



*COANUS T. (dir.), DUCHENE F., MARTINAIS E., 2000, La ville inquiète. Développement urbain, gestion du danger et vie quotidienne sur trois sites « à risque » de la grande région lyonnaise (fin XIXème - fin XXème), rapport pour le programme « Génie urbain et environnement », contrat de plan État-Région Rhône-Alpes, laboratoire RIVES (ENTPE) (UMR CNRS 5600 EVS)