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« Une consultation citoyenne sur le climat pour l’action locale »

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Interview de Nicolas Fieulaine, maître de conférences en Psychologie sociale.

- Pour mieux comprendre votre approche, pouvez-vous résumer ce qu’est la psychologie sociale ?

La psychologie sociale c’est une psychologie qui s’occupe de la manière dont les gens vont penser, réfléchir, raisonner, faire des choix et agir en présence des autres : « qu’est-ce que fait la présence des autres dans ma manière de me comporter, de percevoir des choses, etc., ? ». La psychologie sociale part du postulat qu’un individu ne pense jamais seul. Nous sommes « peuplés » dans notre esprit de plein d’autres personnes, objets ou lieux, qui sont là physiquement ou pas. Quand elles ne sont pas là, ce sont les normes, les croyances collectives, les représentations collectives, les « idées reçues », les stéréotypes, …, qui les représentent ; toutes ces formes de pensées qui n’appartiennent ni à « moi », ni à quiconque d’entre nous particulièrement, mais que nous recevons en héritage via la socialisation et la communication.

Il s’agit d’étudier comment ces présences sociales vont influer notre manière de voir, de décider. Notamment à travers l’influence des contextes d’expérience : par exemple si je dois prendre la parole en public dans un amphithéâtre et que tout le monde regarde dans ma direction, plutôt que d’être assis autour d’une table-ronde, cela va immanquablement influer sur ma manière de parler, de percevoir la situation et d’y réagir. La recherche prend en compte le fait que « ce monde plus grand que nous » est déterminant dans notre manière de ressentir, dans nos émotions même les plus intimes, dans notre réflexion sur nous-mêmes. On se voit par rapport au regard des autres, on se pense par rapport à l’impression qu’on peut donner ou qu’on pense donner, par la comparaison.

En bref, la psychologie sociale est une science qui essaye de rattacher le fonctionnement subjectif des individus à leur « appartenance groupale » et à leur existence dans un monde qui est plus large qu’eux. C’est une psychologie portant sur notre ancrage social, notre appartenance à des groupes et le fait qu’on ne pense et n’agit jamais tout seul.

Comment définir ce que sont les « représentations sociales », largement étudiées dans cette consultation citoyenne sur le climat ? Et que faut-il en comprendre ?

Une représentation c’est assez simple, c’est ce qu’on pense en commun sur un même objet, dans ce cas-là l’objet « changement climatique ». Interroger un certain nombre de personnes permet de voir apparaître des récurrences ; c’est-à-dire : quelle est la part partagée de ces idées-là ? Quelles idées on a en commun sur le changement climatique ? Mais aussi, quelles sont les oppositions, les conflits ou les différences dans ces modes de pensée ?

Dans certains travaux, on différencie dans une représentation sociale, plusieurs niveaux de contenus : un « noyau central » d’éléments, des « éléments périphériques », et ce qui se pense entre les deux, une « zone ambigüe ».

Il y a une manière assez simple de percevoir la différence entre les différentes zones : si on enlève un élément du noyau central, on ne reconnaît plus l’objet. Par exemple : penser le changement climatique actuel sans la fonte des glaces, est-ce encore « le changement climatique » tel qu’on le pense ? Il va y avoir une part importante de personnes, qui répondra « non », qu’il s’agit d’un autre phénomène. Un autre exemple : « Un travail qui n’est pas payé, qui ne donne pas lieu à une rémunération, est-ce que c’est encore un travail ? » ; là aussi la réponse ne fera plus consensus car on a enlevé un élément du noyau central du concept de « travail ». Ce qu’on trouve dans le noyau central c’est ce qui fait consensus, ou ce qui est le plus fondamental.

Les éléments périphériques de la représentation relèvent davantage de ce qui fait polémique, de ce qui est contextuel. Ils reflètent une position plus personnelle, comme : « Moi je pense que le changement climatique est certain (ou incertain), que ça touche les ours (ou pas), que ça crée des maladies (ou pas), … ». Ce sont des éléments pour lesquels nous avons beaucoup d’incertitude, et nous prenons alors une position plutôt personnelle.
Dans le cadre de cette étude, ce qui fait le lien entre les deux, c’est le risque : « Qu’est-ce que l’on risque par rapport au changement climatique ? Quel est le risque de ce phénomène qui nous paraît très abstrait, un peu lointain, et dont on est sûr de certains éléments et d’autres non ? C’est sur le risque qu’il peut y avoir polémique, dans ces éléments de représentation ambigus : les migrations humaines, les inondations, la sécheresse… C’est une certaine « incontrôlabilité » qui est exprimée, l’avenir est en balance avec le futur : il y a des éléments certains ou presque, il y a l’incertain dont on peut débattre, et entre les deux il y a l’interrogation sur ce qui va arriver. Cela revient à penser et à contraster le scénario catastrophe, celui « un peu moins » catastrophe et le bon scénario si on fait tous les efforts voulus.

Vous parlez de différence entre « futur » et « avenir ». Les citoyens se projettent-ils différemment selon ce qu’ils pensent ?

Oui, c’est dans cette « zone ambigüe » que se joue la différence entre le futur et l’avenir.

L’avenir c’est ce qui nous arrive dessus, c’est ce qui est « à venir » mais pour lequel on ne peut presque rien, c’est l’horizon d’attente. Le futur, c’est ce sur quoi on a une prise, ce que l’on cherche à contrôler, ce que l’on construit ici et maintenant.

On voit bien dans ces représentations sur le changement climatique qu’il y a à la fois ces aspects de futur et d’avenir. L’avenir qu’on ne va pas contrôler, et auquel il va falloir s’adapter, crée des émotions particulières : « on n’y peut rien », « on est frustré » que ce soit peut-être déjà trop tard pour une partie du problème. Mais il y a une forme de colère qui est différente : la « colère du futur », celle avec laquelle on sent qu’il est encore temps de faire quelque chose, au moins « on l’espère », tout en ne sachant pas encore exactement comment faire face à des enjeux aussi énormes que ceux du climat.

C’est une question qui se pose en se situant localement, et au présent : que pouvons-nous faire ici et maintenant qui produise un effet sur des phénomènes aussi larges ? Elle génère de fait une forme de colère, de frustration car dans ce cas « j’ai » le sentiment, la volonté et la capacité d’agir, mais par contre « je » n’arrive pas à apercevoir le rapport entre « mon » action et des effets à très long terme et à un niveau global.

La rencontre avec un scientifique peut être le moment où entrevoir quel rapport il va y avoir entre « mon » action ici et maintenant et des faits à un niveau très éloigné dans le temps et l’espace.
Les données issues de la consultation citoyenne ici menée, recouvrent complètement ce que dit la recherche à l’heure actuelle sur ces jeux de distances psychologiques ; le changement climatique paraît très loin mais en même temps on commence à se sentir concerné. Si le phénomène semble se rapprocher, en revanche le lien entre ce que je fais ici, personnellement, aujourd’hui, et les conséquences pour les générations futures et au niveau global, est difficile à appréhender.
De fait l’efficacité de mon comportement et de mon engagement est questionnée.

Comment les politiques publiques peuvent travailler avec la recherche pour permettre une adaptation du territoire au changement climatique ?

Les sciences et les politiques publiques peuvent démontrer et valoriser l’intérêt de l’engagement citoyen. En rendant visible la portée des actions citoyennes, chercheurs et politiques peuvent « me » faire percevoir que ce que « je » fais localement apporte une différence au niveau global. Pas seulement parce que c’est dit, mais parce que ça devient visible, réel. Une agglomération, une métropole, peuvent être efficaces à ce niveau-là. Il ne s’agit pas de se refermer sur « l’ici et le maintenant », mais d’agir localement en gardant en tête qu’il y a la ville d’à côté, qu’il y a les zones rurales, d’autres zones autour, avec lesquelles il faut rester en lien. Agir localement dans cette représentation plus globale, ce n’est pas non plus être perdu dans le monde entier et vouloir que son action ait tout de suite un effet sur la planète entière.

La psychologie sociale se pose une question de fond à ce propos : comment facilite-t-on les changements de comportements ? Une voie est de prôner « le climat : c’est ici et maintenant » parce que les personnes sont dans l’ici et le maintenant, comme le montre la consultation. D’autant que plus les personnes rencontrent des problèmes dans leur quotidien, plus elles se ressentent dans « l’ici et le maintenant ». L’autre possibilité est d’amener les citoyens à penser au global et envisager des horizons qui correspondent à la taille de l’enjeu. En somme : est-ce que l’on amène l’objet vers soi ou est-ce qu’on se projette vers l’objet ? Je crois que ça va dépendre des groupes, de leur niveau de représentation, ce sur quoi doivent porter les effets de médiation pour l’action politique.

Les politiques publiques concernant le changement climatique peuvent aussi tenir compte d’études précédentes, notamment les travaux de mon collègue Taciano Milfont, en Nouvelle-Zélande sur la submersion de villes : quand on évoque des scénarios d’adaptation (« Comment réagir ? Où se réfugier ? » etc.), les personnes interrogées commencent à changer leurs comportements et à contribuer à l’atténuation des effets du changement climatique. C’est efficace puisqu’on rapproche mentalement le changement climatique du vécu présent, et à entrevoir ce que peut être le futur.
Ces résultats démontrent le rapport au politique au pouvoir d’agir citoyen.

Néanmoins dans cette logique d’implication citoyenne, il s’agit de la faire suivre d’effets concrets. Pour que le changement de comportements opère, quand on donne la parole, quand on offre des opportunités, il y a un véritable enjeu à ce qu’elles s’ensuivent ensuite de réels effets.

En résumé, il s’agit de construire, avec les citoyens, une action concrète et positive ?

La psychologie sociale et la psychologie dans son ensemble essayent de plus en plus de voir, non seulement où il y a des problèmes, où sont les freins, mais aussi de comprendre ce qui peut amener des personnes que tout destinait à ne pas agir, à agir. Parfois assimilée au courant de la « psychologie positive », cette approche analyse les facteurs de réussite, les capacités insoupçonnables, de résilience, d’émancipation etc., sans nier les réalités sociales qui s’y opposent. Ce sont des objets que nos modèles n’ont pas appris à regarder, focalisés sur les défauts, les défaillances, les manques. Il a fallu que des catastrophes et la nécessité de l’action nous obligent à penser et regarder autrement. Ce champ de recherche doit être alimenté par des recherches de terrain et des expérimentations, par la richesse des rencontres, à la manière de cette consultation citoyenne. Sur le changement climatique, nous avons nous aussi chercheurs à nous engager, et plus seulement à disserter sur le manque d’engagement des autres. Cela nous interroge, nous oblige à sortir de notre zone de confort et de la course à la productivité scientifique, et je pense que c’est une très bonne chose.

Nicolas Fieulaine est maître de conférence à l’université Lumière Lyon 2, membre du laboratoire GRePs – EA4163 et du Labex IMU, établissement de l’Université de Lyon (COMUE Lyon – St-Etienne). Il dirige un réseau mondial sur la Perspective Temporelle, qui organise en Août 2016 sa troisième conférence internationale, où se croiseront savoirs scientifiques, pratiques sociales et politiques publiques.
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Interview réalisée par Pauline Lachappelle et Hélène Coquériaux, sous la direction de Florence Bélaën, au service Sciences et Société de l’Université de Lyon.
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