Accueil > Science & Société - CCSTI


Homme / Femme : comprendre et dépasser les clichés

Share |

Dans le cadre des rencontres « Et si on en parlait ? » sur le thème «Cerveau, sexe, gènes… Sommes-nous vraiment programmés ?», l’Université de Lyon organisait, le 19 novembre 2011, un café « sciences et images » pour débattre des stéréotypes Homme / Femme. L’occasion de s’interroger sur leurs origines en essayant de faire la part entre explications biologiques et sociologiques. Est-ce pertinent de parler de «cerveau rose» et «cerveau bleu» ? Nos comportements sont-ils davantage déterminés par notre constitution biologique ou notre environnement social ? Christine Détrez, sociologue à l’ENS de Lyon et spécialiste des questions de genre, rythmait l’après-midi. Instructif !

Premier constat : une majorité de femmes s’est déplacée ! Sur la trentaine de participants, plutôt jeunes – entre 20 et 35 ans – on ne compte que cinq hommes. D’emblée, Christine Détrez précise qu’il ne faut pas se leurrer : acquis du féminisme ou pas, les stéréotypes ont la vie dure ! Pourtant,  contrairement aux idées reçues, les femmes n’en sont pas les seules victimes…

Selon la sociologue, pour comprendre leur persistance, il faut commencer par revenir sur une notion méconnue et souvent mal interprétée : le genre. Soit la distinction faite en sciences sociales entre sexe biologique et sexe « social ». Plusieurs questions en découlent : que signifie et qu’implique cette distinction ?  Le genre est-il une théorie ou une idéologie ?

 


Sexe biologique, sexe social

Apparues dans les années 1970 aux États-Unis et portées par le courant féministe, les gender studies – ou « études de genre » – ont avancé l’idée de la construction sociale de la différence des sexes. Ainsi, on pourrait différencier le genre (masculin / féminin) du sexe biologique de l’individu : homme ou femme. Nos comportements masculins et féminins seraient donc déterminés par notre éducation,  notre environnement socio-culturel, et non pas dictés par notre constitution naturelle.

Afin de situer le débat dans l’actualité française, Christine Détrez évoque le scandale déclenché dans certains milieux par la tentative d’introduction du genre dans les manuels scolaires de SVT, en 2011. Il s’agissait notamment de proposer aux lycéens de « différencier, à partir de la confrontation de données biologiques et de représentations sociales, ce qui relève : de l'identité sexuelle, des rôles en tant qu'individus sexués et de leurs stéréotypes dans la société qui relèvent de l'espace social ; de l'orientation sexuelle qui relève de l'intimité des personnes » (1)

Pour rappel, des associations religieuses ainsi que des représentants de certains partis politiques s’étaient insurgés contre le fait que « l’école devienne un lieu de propagande, où l'adolescent serait l'otage de préoccupations de groupes minoritaires en mal d'imposer une vision de la ''normalité'' que le peuple français ne partage pas ».

Critiques auxquelles avaient notamment répondu un groupe de chercheurs en sciences sociales, dans une lettre ouverte au ministre de l’Education. Ils y dénonçaient « une conception bien partiale de la science : d'un côté, les sciences bio-génétiques, les seules scientifiquement légitimes, d'un autre, la ''théorie du genre'' qui relèverait d'un ''discours extra-scientifique'' ». Ils y affirmaient encore qu’«aucun scientifique sérieux ne songerait aujourd'hui à faire reposer le caractère féminin ou masculin sur les seules données biologiques ».

Explications scientifiques versus sexisme

D’après la sociologie, la philosophie ou la psychologie, les rôles de chacun – homme et femme – sont construits en grande partie par l’éducation, la publicité, les manuels scolaires, la télévision… Pourtant, une tendance actuelle cherche à expliciter nos différences de comportement uniquement par le biais de la biologie : « on aurait découvert le gène de l’infidélité chez l’homme ! », se moque la sociologue, pointant la fréquente simplification et déformation des connaissances scientifiques en matière de biologie. Or, cette vision fataliste du « tout biologique » pourrait justifier une absence de remise en cause des rôles attribués et des comportements sociaux entre hommes et femmes.

Pour déconstruire ces explications « biologisant » nos comportements sexués, Christine Détrez cite la neurobiologiste Catherine Vidal (2). Cette dernière insiste sur la plasticité du cerveau : « rien n’est jamais figé dans le cerveau. Sans arrêt, il est en construction, des connexions se font et se défont entre les neurones, en fonction de l’apprentissage ». Ainsi, les différences de résultats entre filles et garçons aux tests psychologiques ou évaluations mathématiques seraient davantage dues à leur éducation et leur confiance en soi qu’à la forme de leur cerveau. En effet, « les différences de cerveau entre individus d’un même sexe sont plus importantes qu’entre les individus de sexe opposé.  Il y aura donc plus de ressemblance entre les cerveaux d’un homme et d’une femme pianistes, qu’entre le cerveau de deux hommes, si l’un est pianiste et l’autre footballeur ».

Christine Détrez analyse alors un best-seller traitant de la « chimie de l’amour ». Le livre cherche à expliquer nos comportements amoureux par nos hormones. Notamment par la présence d’ocytocine, une hormone qui procure une sensation de bien-être et joue un rôle dans le développement du comportement maternel (elle provoque les contractions de l’utérus au moment de l’accouchement et déclenche l’éjection du lait lors de la tétée). Cette hormone aurait une fonction limitée dans le temps et liée à l’autonomie d’un enfant. Au bout de trois ans – soit à l’âge où l’enfant commence à devenir autonome – notre cerveau serait désensibilisé et reprendrait une activité normale. D’où le raccourci connu : « l’amour dure trois ans ». Le livre conseille alors aux femmes – et non pas aux hommes – de travailler à sauver leur couple. On passe d’explications scientifiques à un discours sexué sur l’amour et le couple, pointe la sociologue.

 

De fait, il faudrait relativiser les explications biologiques de nos comportements d’hommes et de femmes qui peuvent parfois confondre lien de causalité et corrélation : « certes quand je suis amoureuse, je produis telle hormone mais ce n’est pas parce que je la produis que je suis amoureuse », insiste Christine Détrez.

Des images qui nous façonnent

Pour mieux comprendre les stéréotypes et la façon dont ils se transmettent, Christine Détrez propose d’étudier les représentations des hommes et des femmes dans les publicités, les manuels scolaires ou les livres pour enfants. Les débats sont vifs, l’ambiance bon enfant. « La femme est sortie du foyer mais aujourd’hui, elle doit tout assumer : travail, vie de famille, couple, tâches ménagères », déplorent certaines participantes. Comme dans cette publicité avec « SuperCéline » qui a le temps de se faire belle, de travailler, de s’occuper de ses enfants…

 

La sociologue poursuit son analyse. Dans les manuels de biologie pour enfants (3), « les corps d’hommes sont généralement associés aux muscles et aux mouvements volontaires quand les corps de femmes illustrent plutôt les fonctionnements hormonaux et les mouvements involontaires, comme les réflexes ». Du côté des catalogues de jouets, on retrouve très souvent une petite fille qui joue à la dînette et un petit garçon à la guerre. Et les livres d’histoire continuent à valoriser les « grands Hommes », tout comme à entretenir le mythe de l’homme préhistorique chasseur et de sa femme cueilleuse. Christine Détrez renvoie aux travaux – controversés – de Claudine Cohen. Cette paléontologue, philosophe et historienne des sciences estime en effet que « les paléontologues ne disposent pas de données suffisantes pour connaître la répartition des tâches aux époques préhistoriques ». Un point de vue que ne partagent pas nécessairement ses pairs.

 



 


Un troisième sexe


L’évocation des questions de genre chez les Inuits permet de prendre du recul pour comprendre l’influence de la culture, de la société sur nos représentations des sexes. Jean-François Delamarre, l’ethnologue invité, membre de l’association Inuksuk pour la valorisation de la culture inuit, pointe une caractéristique étonnante de ce peuple : la possibilité de distinguer sexe biologique et sexe symbolique.  

 


« Il existe des sociétés avec un espace social pour un troisième sexe. L’anthropologie permet de sortir du binarisme homme / femme », insiste-t-il. On en vient au cas des intersexués, ces personnes nées avec des caractéristiques sexuelles ne permettant pas de les classer comme fille ou garçon. Une identité plurielle souvent source de souffrances car mal acceptée par la société et en premier lieu par les parents.  « Les intersexués se battent contre l’assignation à la naissance. Pourtant, ce sont souvent les parents qui réclament l’opération de leur bébé. Ils ont besoin d’avoir un garçon ou une fille », résume Christine Détrez.
Pour conclure, l’assistance se demande comment dépasser les stéréotypes. On évoque l’éducation, les choix des parents… Christine Détrez souligne l’émergence d’une littérature antisexiste pour enfants (4), très pédagogique, parfois un peu redondante. Ce jour-là, hommes et femmes tomberont d’accord : s’il ne faut pas faire dire tout et n’importe quoi à la science, il ne faut pas pour autant minimiser l’influence de notre environnement sur nos représentations et nos comportements.

Coraline BERTRAND


(1)  Bulletin officiel spécial n° 9 du 30 septembre 2010
(2)  A visionner, une interview de Catherine Vidal sur le thème « Le cerveau a-t-il un sexe ? »
(3) Christine Détrez « Il était une fois le corps... », Sociétés contemporaines 3/2005 (n° 59-60), p. 161-177.
(4)  Entre autres, aux Éditions Talents Hauts

 

Thématique : Culture scientifique et humanités